POINT DE VUE. Le tactile a du plomb dans l’aile

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 par Jean-Michel Djian – Journaliste et écrivain
Publié le 23/04/2021
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Jean-Michel Djian www.jeanmicheldjian.comJean-Michel Djian, journaliste et écrivain, interroge : « Qui, depuis maintenant plus d’un an, ne souffre pas de l’absence d’étreintes, des vertus chaleureuses d’un serrement de mains, des accolades à fleur de peau ? »

Au XVIIe siècle, et alors que la fourchette n’avait pas encore totalement convaincu l’aristocratie de son utilité, le roi Louis XIV défendait l’idée que ses doigts faisaient l’affaire pour apprendre à goûter. Autrement dit le roi de France considérait que toucher préalablement les aliments avant de les avaler participait du plaisir de la dégustation. Si aujourd’hui manger avec les doigts semble disgracieux (à l’exception notable des frites) force est de constater qu’au nom de l’hygiène et de l’élégance, il est de plus en plus fréquent de devoir maintenir une distance avant de pouvoir, aux deux sens du terme, toucher un corps étranger. Télétravail, paiement sans contact, hygiaphones, gants, préservatifs aussi, tout un arsenal aux effets protecteurs et hygiéniques se sont tranquillement installés dans nos relations quotidiennes pour le meilleur et parfois pour le pire.

Qui, depuis maintenant plus d’un an, ne souffre pas de l’absence d’étreintes, des vertus chaleureuses d’un serrement de mains, des accolades à fleur de peau ? Mais qui a conscience des effets secondaires possibles de cette distanciation physique récurrente, de cette retenue tactile qui fait de nous des infirmes à force d’être sur nos gardes ?

L’invisible complémentarité de nos cinq sens

Bien sûr qu’il faut se protéger, user de tous les subterfuges possibles pour combattre le virus, mais il est bien peu probable que cette habitude disparaisse si tôt l’immunité collective atteinte. Il existe en effet, depuis que la pureté cultive beaucoup de son ambiguïté, un mouvement de fond hygiéniste que l’embrassade systématique dérange. Celles et ceux qui l’incarnent aimeraient qu’elle se raréfie, que le toucher retrouve de la discrétion. Il n’en a pas toujours été, c’est le moins que l’on puisse dire. Intimement liée au principe de l’hospitalité inspirée par Homère, c’est-à-dire à cette grâce divine qui invite tout étranger à se sentir en paix dans les bras de l’autre. Dans 3 000 ans après Ulysse (Edisens), un ouvrage fort instructif que l’on doit au marin Jean Glavany, l’ancien ministre de François Mitterrand parle de déraillement civilisationnel en évoquant la peur de l’autre érigée en dogme​. C’est en effet un amalgame malheureux qui peut s’installer dans la conscience collective entre un corps agent destructeur signifié par l’existence du geste barrière circonstanciel et un corps capable d’enlacer au nom de l’amour ou de l’amitié.

Heureusement il reste l’œil. Mais les masques tout efficaces qu’ils soient pour nous sentir en sécurité retiennent en réalité une part d’informations dessinée par le visage. Il suffit d’être privé de ce regard croisé pour comprendre que c’est l’indicible et le subtil qui s’y nichent. Et tant pis pour la nuance.

À l’heure où le tout numérique est célébré en haut lieu comme la panacée de la communication moderne, nous aurions tort de jeter le bébé avec l’eau du bain en déniant l’invisible complémentarité de nos cinq sens. Et en particulier du toucher, celui qui, en ces temps de pandémie, frustre autant que la perte du goût ou d’odorat.

Mais pour l’heure, faisons contre mauvaise fortune bon cœur, et gardons-nous encore un moment de tout élan tactile, ça vaut mieux pour le monde d’après.

 
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