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POINT DE VUE. Le spectacle est-il encore vivant ?

Point de vue

 par Jean-Michel Djian – Journaliste et écrivain

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Le coma artificiel dans lequel est plongé le spectacle depuis un an en dit long sur la place qu’occupe l’artiste vivant dans la société.

Depuis qu’au XVII e siècle, l’État s’est arrogé le pouvoir de fidéliser les plus talentueux dans des lieux prévus à cet effet (comme la Comédie Française), on en avait presque oublié que les saltimbanques n’étaient pas seulement destinés à monter sur une scène pour jouer des rôles sur-mesure.

Ils en ont un autre, plus noble encore que d’incarner Tartuffe ou d’interpréter Gainsbourg : celui de réveiller nos sens, tous nos sens, de tenir la dragée haute à nos consciences dévastées par l’excès de vitesse, d’information, d’égoïsme aussi. Mais depuis un an, la raréfaction radicale des applaudissements, ce mode déclaratif unique qui lie l’amour de l’artiste (ou du sportif) à son public, change la donne. Elle tue littéralement le spectacle dit vivant, car personne n’applaudit seul devant un écran.

Que l’industrie numérique rende des services et ajoute un confort technique supplémentaire à ce face-à-face singulier, nul ne peut le contester. Mais il faut rappeler qu’une pièce de théâtre, un spectacle de cirque, un ballet, un concert ou un récital sont le fruit d’un face-à-face incarné, de l’acceptation implicite d’un mystère qui se confond avec l’instant, la chair, la respiration, le regard choisi, la proximité, la prise de risque. Elle est là la magie du spectacle vivant et nulle part ailleurs.

Le risque de la contagion numérique

Si par instinct de survie, voire la promesse de décupler des gains, des publics, de la reconnaissance, des institutions culturelles acceptent chaque soir de se faire voler des abonnés qui auront pris l’habitude d’être présents à un spectacle à travers un écran, c’est ce dernier qui, à terme, va occuper la place. Comme c’est déjà le cas dans l’éducation, l’entreprise, le sport et la santé.

Au nom de quoi la culture y échapperait tant elle est déjà modelée par les techniques avantageuses du streaming, du replay ou du zoom ? Mais qui peut dans ces conditions et en toute honnêteté, imaginer que les yeux, les oreilles et l’épiderme vont rester au taquet ?

Puisque les institutions culturelles ont, depuis un an, baissé le rideau, le risque est grand d’avoir à constater les dégâts collatéraux considérables le jour où il va se relever. La contagion numérique aura entre-temps gagné des parts de marché et le grand public de nouvelles habitudes.

Le grand écrivain portugais Fernando Pessoa expliquait en 1917 qu’ « il y a, à un moment donné de la civilisation, une inadaptation de la sensibilité au milieu constitué par des stimulations ». Nous y sommes.

Et deux bonnes raisons amènent à penser que les artistes ne sont pas sortis d’affaire. La première tient au fait paradoxal de l’existence même d’un ministère de la Culture. Longtemps pierre angulaire d’une politique culturelle originale et décomplexée, son impuissance à contrarier au XXI e siècle « la civilisation matérialiste » telle que la dénonçait Malraux au XX e ,constitue un obstacle rédhibitoire à penser haut et fort les vertus de la transcendance. La seconde raison est plus circonstancielle : les milliers d’acteurs de la « profession » culturelle ne semblent pas collectivement prêts à sacrifier leurs acquis contre la promesse d’un monde meilleur.

C’est bien toute la difficulté nouvelle à laquelle les artistes vivants sont déjà confrontés pour le « monde d’après ».

 
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