PODCAST. Jean-Michel Djian raconte Edgar Morin

Entretien
Edgar-Morin & Jean-Michel Djian
Jean-Michel Djian consacre un documentaire au sociologue et philosophe Edgar Morin

À l’occasion des cent ans du philosophe et sociologue Edgar Morin, le journaliste Jean-Michel Djian s’est penché sur son œuvre, lui consacrant un documentaire coproduit par Arte. Un hommage national lui sera aussi rendu le 8 juillet prochain.
Source :  Ouest-France

« C’est l’hommage qu’il fallait lui rendre »

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« Je le connais depuis 30 ans, donc je ne voulais pas faire de documentaire sur lui. Puis Arte m’a proposé et je n’ai pas pu dire non. Je suis honoré d’avoir pu faire le seul film sur cet homme pour ses 100 ans », nous confie Jean.Michel Djian, le réalisateur de Edgar Morin, Journal d’une vie. Une cinquantaine de minutes qui retracent l’intraçable.  Documentaire à regarder sur arte.tv 

Podcast

C'est à savoir

Durée 25 minutes

Animé par : Ronan Coquelin

Les moments forts

Jean-Michel Djian raconte Edgar Morin (extraits de l’entretien)

Il aura 100 ans le 8 juillet prochain Edgar Morín philosophe de la complexité, sociologue des pratiques culturelles et l’un de nos grands intellectuels français un observateur de la société.

On voyait encore il y a quelques jours Edgar Morín sur les plateaux télé pour parler de son dernier bouquin, on espère tous avoir cette même forme et vivacité d’esprit à 100 ans.

[…] Lors de l’avant-première du film dont on va parler, il est venu en personne à mes côtés pour parler de ce film ne l’ayant pas vu avant sa projection.
Donc devant les 100 personnes qui étaient présentes, j’étais moi même avec un personnage dont je ne savais pas comment il allait réagir devant ce film. Et à la fin du film, il prend le micro, il commence à faire un dégagement intellectuel sur la fraternité, absolument exceptionnel. Et on se disait, franchement comment on peut avoir un esprit aussi clair à 100 ans ?

Il a aimé le film ?

Oui, j’ai une chance inouïe : il a aimé. Mais… pourtant il y a des coups de griffes, un peu comme vous l’avez dû le voir. Il a surtout fait une remarque qui était juste. Comment on peut rentrer 100 ans de vie dans 52 minutes ?

Pourquoi c’était important pour vous justement de faire ce documentaire ?

J’ai longtemps hésité et d’ailleurs refusé de faire un film sur lui. Je pense que dans ce métier que nous exerçons être en proximité avec quelqu’un, nuit à l’objectivité, nuit au parti pris. C’est très compliqué. […] Et puis le patron d’Arte et le patron des documentaires Fabrice Puchault m’a dit, Edgar Morin est prêt à faire un film […] mais il ne veut pas faire 40 films sur lui à cent ans. Il n’en fera qu’un et quand il a suggéré que ce soit moi après je ne pouvais pas non plus dire non. Et puis très vite, c’est devenu un honneur pour moi de le faire. C’est-à-dire, ce qui n’est pas de la fausse modestie, mais je me suis dit…, mais je ne vais pas le réussir, je le connais trop et là ça a été un peu l’inverse. J’étais très… je suis d’ailleurs toujours honoré d’avoir fait le seul film sur Edgar Morin pour ses 100 ans.

C’est un gros travail d’archives j’imagine ?

Oui, c’est plus d’une centaine d’heures d’archives à retraiter, c’est beaucoup. Et puis, surtout de garder cet éclectisme qui le caractérise c’est à dire de faire de quelque chose linéaire j’ai essayé de faire des choix d’abord à partir de son oeuvre et son oeuvre c’est 128 livres et dans les 128, j’en ai gardé une bonne douzaine, qui sont pour moi des points d’appui pour expliquer pourquoi monsieur Morin s’est intéressé aussi bien aux yéyés, la musique qui précède les bouleversements de 68.
Pourquoi il s’occupe particulièrement de la rumeur d’Orléans, enfin voilà. Il y a tellement de sujets que partout on cherche la cohérence, mais en fait il y en a une : c’est comment décrypter la société, l’époque dans laquelle il vit ? Comment il donne des outils aux autres pour comprendre le monde dans lequel nous sommes ? […] La base est très simple et au fond c’est un jardinier de l’esprit, cet homme.

Il a révolutionné la façon de faire de la sociologie ?

Oui, il a vraiment… d’ailleurs quand on lui dit : vous êtes sociologue ? Ben, il dit oui, je suis sociologue, mais aussi philosophe, je suis aussi anthropologue et c’est vrai. Il est absolument un… c’est un penseur, voilà ! […]
Plus on est spécialisé, moins on comprend le monde. Et Morin nous explique que moins vous êtes spécialisés, plus vous comprendrez le monde et c’est lui qui a raison. Il n’a jamais voulu être universitaire, son vrai statut, s’il en a un, c’est directeur de recherche au CNRS, maintenant il est honoraire évidemment, mais il a été longtemps directeur de recherche au CNRS.

Vous évoquez dans le documentaire ses actions pendant la guerre, c’est à ce moment-là qu’il va choisir le nom de Morin ?

Oui, c’est-à-dire qu’il était au PC, au parti communiste à l’époque, le parti communiste était un parti où la fraternité jouait autant que l’idée du dogme. C’est-à-dire que Marx était justement le premier transdisciplinaire à marquer Morin, parce que justement il pensait le monde pour sa complexité. Bon après, on a vu ce que ça a donné. Comme quoi ce n’est pas si simple […] à ce moment-là comme il s’appelle Nahoum, son vrai nom c’est Nahoum et il s’est dit, si j’affiche trop Nahoum c’est compliqué et là il y a la secrétaire du parti qui dit : on va l’appeler « Manin », c’est un personnage des romans de Malraux et celle qui écrivait a mal entendu et a mi « Morin » au lieu de « Manin » et donc du coup il dit, je m’en fous, je garde Morin et puis voilà. Il s’est appelé pendant longtemps Nahoum Morin. Il a eu les doubles noms et puis comme il dit, dans le film d’ailleurs, justement il dit : finalement, ce n’est pas plus mal parce qu’avec Nahoum je suis le fils de mon père et avec moi je suis le fils de mon œuvre.

On découvre aussi un Edgar Morín plus intime

Parce que dès qu’il est né, il est mort-né, c’est-à-dire qu’il est mort pendant que sa mère Luna accouchait de lui. Il a fallu que le médecin lui tape sur les fesses pour le réveiller pour le faire survivre. A l’époque on prenait les gamins comme des lapins et on tapait dessus en espérant une fois sur dix qui qui crie qui pousse un premier cri. Et donc il avait été donné pour mort vraiment quand sa mère a accouché et puis finalement le médecin tape quand même presque mécaniquement parce que ça se fait et puis il entend un cri donc il est sauvé une première fois. La vraie mort marquante pour Edgar Morin, c’est la mort de sa mère. […] Évidemment très rapidement il sait que sa mère est morte et surtout personne ne veut parler de la mort de sa mère. Et donc il le prend comme un poids extrêmement lourd à porter toute sa vie jusqu’à Toulouse en 40 où il rencontre sa future femme et lui parle de ça et se met à pleurer. Donc il a attendu très longtemps avant de pouvoir parler de la mort de sa mère qui lui pèse encore aujourd’hui. […] La mort ce n’est pas un sujet tabou pour lui, la preuve c’est qu’en 51 il sort un bouquin qui s’appelle « l’homme et la mort ». Et c’est le premier dans le monde qui sort un bouquin de nature vraiment anthropologique.

Il a traversé le siècle à contre-courant

Il a toujours été à contre-courant […] quand j’ai à l’époque où je le fréquentais professionnellement beaucoup plus, il commençait déjà avoir une stature de sage, mais il a attendu combien d’années avant d’arriver à ça. […] il a fallu attendre longtemps, être sur un chemin au long cours pour que Morin soit compris à droite comme à gauche, chez le paysan de la Beauce comme le patron de l’ONU, Gutiérrez le Portugais qui est un fan dingue de Morin par exemple. On ne sait pas pourquoi ce mec a marqué les esprits et puis c’est aussi un personnage […] qui jusqu’au bout de la reliance des mathématiques et de la poésie a été capable de décrire la poésie de réciter comme il l’a fait dans un des films quand j’ai fait sur Rimbaud, des strophes entières de la saison en enfer de Rimbaud les gens disent, mais comment on peut à 80 ans il y a 20 ans, reprendre la saison en enfer comme ça au débotté dans sa presque totalité.

Est-ce que vous avez découvert certaines choses sur sa vie en visionnant les archives que vous ne connaissiez pas avant ?

Oui, il y a des petites choses. Il va beaucoup parler de son père, parce qu’il travaillait au sentier, il était vendeur de coton, de tissus, de bonnet. Le rapport qu’il avait avec son père était assez intéressant que je ne connaissais pas.
Donc on explique toujours mieux quelqu’un quand on connaît les rapports entre le père et le fils, ou la mère et le fils […] le film a été d’autant plus difficile à faire que c’était pendant le covid, qu’il avait 90 ans, il a 99 ans, pardon, et qu’il a eu deux malaises cardiaques extrêmement dangereux à ce moment-là et c’était très compliqué. Il a fallu […] changer mon fusil d’épaule pour pouvoir capter son énergie au bon moment et j’ai changé mes plans au dernier moment. Je dirais un peu la veille pour le lendemain, on était à Montpellier parce qu’il habite à Montpellier et j’ai dit, écoute Edgar, l’équipe est prête, mais on va tout changer. Je vais te mettre avec un fauteuil sur la plage les pieds dans l’eau en regardant la Méditerranée et puis c’est parti. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette idée. Je l’ai fait… et quand vous avez vu le film vous avez vu qu’on le retrouve souvent au bord de la plage dans cette espèce de pureté ou la méditerranée constitue pour lui, le creuset de cette pluralité, de cette diversité. Il est capable d’en parler des heures donc c’était peut-être une manière assez élégante de retrouver cette lumière de la méditerranée qui lui saute à la figure et je trouve que ça donne assez bien finalement. Ça rend hommage au personnage qu’il est

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