La part d’enfance

 

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LA PART D’ENFANCE (Coédition France Culture mai 2013)

Jean-Michel DJIAN /Mazarine PINGEOT

De Boris Cyrulnik à Agnès b. en passant par Robert Badinter, Claude Chirac, Jean-Pierre Darroussin, Amin Maalouf, Franz Olivier Giesbert, Abd Al Malik, Sempé, Erik Orsenna, Sophie Calle ou encore Michel Édouard Leclerc, une vingtaine de personnalités ont confié leurs souvenirs d’enfance à Mazarine Pingeot et Jean-Michel Djian.

 Le temps d’un été, Mazarine Pingeot et Jean-Michel Djian ont mené une série d’entretiens avec des personnalités de tous horizons dans une émission intitulée « La part d’enfance », diffusée quotidiennement sur France Culture. Pour chaque invité, il n’était pas question de faire la promotion d’un livre, d’un film, d’un album ou d’une exposition, ni même de réagir à une actualité brûlante, mais tout simplement d’évoquer son enfance, sur le ton de la confidence. Des conversations intimes qui ont révélé la naissance d’un destin, la fabrique d’une ambition.

« Nous avons, dans cet ouvrage, tenu à respecter au plus près la parole de nos invités, c’est-à-dire à conserver la teneur radiophonique de ces entretiens. Voilà pourquoi nous avons maintenu quelques onomatopées, exclamations et parfois signalé des rires et des silences. En retrouvant l’atmosphère du studio, on y retrouve aussi cette complicité qui, nous l’espérons, a permis de donner à ces émissions nocturnes la saveur d’un été. » M. Pingeot et J.-M. Djian

En créant les conditions nécessaires pour recueillir ces souvenirs souvent drôles, saisissants, décalés, parfois même poignants, Mazarine Pingeot et Jean-Michel Djian ont réussi leur pari. Jamais ces personnages publics ne nous auront semblé si proches.

 


extraits

Neurologue, psychiatre, éthologue et j’en passe, Boris Cyrulnik fait de la transversalité une œuvre. Connu du grand public pour le concept de la résilience, il manifeste malgré lui qu’un concept s’adosse à la vie. Le résilient, c’est lui.

BC : Pendant la guerre, il fallait se taire, sinon je serais mort. C’est clair. On me demandait de changer mon nom, et on me disait clairement : “Si tu dis comment tu t’appelles, tu mourras et les gens qui t’aiment mourront à cause de toi.” Ça, ça a été une phrase lourde à supporter pendant des décennies.

MP : A quel âge on vous l’a dite ?

BC : Pendant la guerre, plusieurs fois. Logiquement, je devais avoir 5 ans. A 5 ans, c’est le début de la représentation de la mort. Les enfants n’ont pas de claire conscience de la mort, avant, être mort, c’est être ailleurs. Il faut longtemps pour qu’ils accèdent à l’irréversibilité de la mort. Moi, on m’a appris très vite ce qu’était la mort et j’avais compris que pour ne pas mourir, il fallait se taire. C’était une adaptation à la guerre, mais malheureusement, cette adaptation a continué à l’après-guerre puisque j’aurais bien aimé raconter, redevenir entier, j’aurais bien voulu, j’essayais, je l’ai fait plusieurs fois, j’ai raconté, comme tous les survivants ont raconté, tous les survivants ont voulu témoigner et parler. Tous. C’est la culture, parfois même leurs proches, qui les ont fait taire.

MP : Pourquoi, à votre avis ?

BC : Parce que ce n’était pas supportable, ce n’était pas pensable. J’ai assisté il n’y a pas longtemps à une réunion avec des enfants dont les parents faisaient partie des 2500 survivants d’Auschwitz. Sur un million deux d’arrivants, il y a eu 2500 survivants. Cette femme racontait le bonheur qu’elle avait à être avec sa mère pendant la guerre. Et quand est arrivé un survivant, un fantôme, qu’elle a été obligée d’appeler papa, avec qui elle n’avait aucun lien affectif, elle a dit : “Le malheur est entré dans ma famille avec cet homme qui était maigre, malheureux, qui faisait des cauchemars et qui a brisé mon paradis avec ma mère. Et cette femme, quand elle était petite fille a pensé : “Si mon père est revenu alors que les autres sont morts, c’est forcément qu’il a trahi et qu’il a choisi le camp des SS ». C’était quelque chose qui n’était pas pensable et pas élaboré par la culture. Tous les survivants, tous les enfants cachés ont parlé, ont voulu témoigner et le dire, on les a fait taire.

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