Aux arts citoyens. De l’éducation artistique en particulier

jean-michel-djian-aux-arts-citoyens-de-l-education-artistique-en-particulier-o-291512938X-0«Bienvenue Lennon, bienvenue Warhol, bienvenue Kerouac, Debord, Godard et compagnie. Vous avez, sans le vouloir, réussi le tour de force de nous embrouiller l’esprit avec votre génie, mais vous n’avez pas répondu à la seule question qui compte aujourd’hui : que faire d’intelligent sur cette terre quand on a 15 ans sans avoir à subir la fascination énigmatique de la médiocrité ?

À cette question stupide mais lancinante, la conscience répond avant la science. C’est-à-dire qu’elle bredouille un vague désir d’expression avant de sombrer séance tenante dans la soumission. Pour autant, la tête, elle, continue, sur les bancs de la classe ou le soir à table avec ce qui reste de parents, à vouloir un “autre chose” bien plus consistant que la seule marchandise du savoir disponible en vrac sur la grande scène de la vie. Cette conscience en veille mais bouillonnante, perturbée comme jamais par les virus répé­titifs de la “société du spectacle”, cherche tout bêtement de la reconnaissance».

Dans ce coup de gueule argumenté, limpide et efficace, la plume de Jean-Michel Djian réveille les consciences. À lire d’urgence pour comprendre ce qui se trame entre l’art et les nouvelles générations.

Jean-Michel Djian est journaliste et professeur associé à l’Université de Paris 8. Ancien rédacteur-en-chef du «Monde de l’Education», il a notamment publié «Politique culturelle, la fin d’un mythe» chez Gallimard en 2006.


Extrait du livre :
Un jour de septembre 1980, John Lennon, au faîte de sa gloire, lâche dans le Boston Globe quelque temps avant de se faire assassiner : «Les gens comme moi ont été conscients de leur prétendu génie à l’âge de neuf ou dix ans. Je me suis toujours étonné de savoir pourquoi personne ne l’a découvert… À l’école ne voyaient-ils pas que j’étais plus malin que les autres, que les professeurs étaient idiots aussi ? J’étais différent, toujours différent, pourquoi ne le remarquaient-ils pas ? Pourquoi ne m’ont-ils pas mis dans une école d’art ?» Le lyrique pourfendeur des guerres et poète de l’amour planétaire ne savait-il donc pas que de puis la nuit des temps des millions de Mozart se font pacifiquement «assassiner» sans que l’on n’en sache rien ? L’ignorance sans doute.

Mais peut-être qu’après tout, ceux qui voulaient ré-enchanter le monde après la dernière Guerre, surpris de voir la folie des hommes vaincre la raison, ont longtemps pense que l’école était de leur côté. Ce fut tout le contraire. Depuis 1881, date à laquelle l’instruction primaire est en France devenue obligatoire, laïque et gratuite pour tous jusqu’à 13 ans, la République n’en finit pas de bafouiller devant la formation de l’esprit. Alors, pourquoi au coeur de cette barbarie scolaire indolore vouloir présupposer le génie, accorder aux enseignants un pouvoir qu’ils n’ont pas ? Tout simplement parce que les citoyens croient la science capable de tout prévoir, de tout comprendre. Les plus civilisés d’entre eux pensent même les démocraties assez rationnelles et organisées pour ne point avoir à douter de l’infaillibilité pédagogique de l’école. On sait qu’il n’en est rien. Alors, à quoi bon cultiver encore et toujours l’illusion du génie programmé ? En revan­che on peut attester d’une activité comme d’un patrimoine de l’esprit suffisamment universel, diffus, grandiose, éloquent, énigmatique, fascinant, troublant pour sans grand risque imaginer qu’il échappe à l’école. La question n’est donc pas de savoir si un système éducatif est à même de produire des êtres d’exception, elle est de faire en sorte que ceux qui le sont soient encouragés à le rester et, in fine que la communauté éducative dans son ensemble tienne pour acquis l’intelligibilité encore inexplorée de l’art.

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