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Culture : « Le septième art a du souci à se faire »

TRIBUNE

Jean-Michel Djian
Journaliste et écrivain, spécialiste des politiques culturelles

Prisonnier du non-risque imposé par l’industrie du divertissement, ravagé par la standardisation, le formatage, le goût moyen, le cinéma est devenu étranger à lui-même et à la vraie vie, accuse, dans une tribune au « Monde », le journaliste et écrivain Jean-Michel Djian.

Paru dans www.lemonde.fr | Publié le 18 septembre 2022 à 06h00

Culture : « Le septième art a du souci à se faire » Crédits : Franck Dunouau / Photononstop

Pas de firmes légendaires ni de films à jeter en pâture, encore moins de méchants patrons à vilipender. Mais juste un malaise à exprimer : le charme des salles obscures, travesties en complexes cinématographiques ou relookées pour attirer le chaland, n’opère plus. Il a fallu deux années de diète pour s’en apercevoir, des masques obligatoires, un peu de bon sens et une certaine dose de lucidité pour comprendre que le cinéma n’y respire plus.

Trop de pub, de technologies, de bornes interactives, de pop-corn, de halls glaçants, de contraintes sécuritaires pour qu’un bon film se sente chez lui au cinéma. Car dans un multiplexe, la fête est à peine commencée qu’elle s’achève : le spectateur sait déjà qu’il paiera deux fois. La première pour regarder de la publicité – jusqu’à vingt minutes –, la seconde pour y voir un film.

Dans les deux cas, il acquittera la bagatelle de 15 euros pour être l’otage d’une poignée de loups-garous du divertissement lui faisant croire qu’il va à la rencontre d’une œuvre. Le pire, c’est que la chose est possible. Mais à la condition que le client s’abonne, donne de sa personne et accepte de subir une triple peine : en sus de la pub, la fureur des rongeurs de confiseries et le diktat des bornes de délivrance de billets, évidemment muettes comme des carpes.

Ne pas en avoir pour son argent

Pas de sourire, encore moins de conversation. La victime est même conviée à choisir le numéro du siège sur lequel elle passera ses nerfs si « l’œuvre » ne la convainc pas. Parlons plutôt de « productions », terme plus adéquat pour désigner ces drames ou comédies qui le plus souvent laissent le « client » sceptique. Il ne le criera pas sur les toits mais c’est un fait, le spectateur sort de la salle avec le sentiment de ne plus en avoir pour son argent.

Certes, les quelque 600 films en provenance du monde entier qui, chaque année, sont à l’affiche ne sont pas tous mauvais, non, loin de là, ils manquent simplement de piquant, de génie, d’une folie créatrice laissant penser que l’extase a sa place sur un grand écran. Normal, tout le monde et à tous les étages veut mettre son grain de sel dans le processus de création.

Foutons la paix aux scénaristes et aux metteurs en scène. La sanction ne s’est pas fait attendre : 30 % de fréquentation en moins et de bonnes raisons pour le public d’arrêter les frais. L’étude éclairante publiée en mai par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) précise même que 38 % des spectateurs ont perdu l’habitude d’aller au cinéma depuis l’épidémie ; 36 % trouvent le billet trop cher, 26 % préfèrent regarder des films sur d’autres supports et, last but not least, 23 % disent manquer d’intérêt pour les films proposés. C’est énorme.

Une industrie cinématographique arrogante

La racine du mal ? L’industrie du cinéma pense encore que son public pénètre dans une salle obscure pour oublier ; passer un moment avec sa star préférée, roucouler en amoureux les yeux fermés, alors que le spectateur est avant tout un amoureux de cinéma qui pense encore pouvoir faire abstraction de la pub, de dialogues indigents voire d’un scénario minimaliste, pour accéder à une pépite coincée quelque part entre une musique originale et un surprenant second rôle.

Nous en sommes là et ça fait mal. Alors comment sauver ce qu’il reste d’une industrie cinématographique devenue suffocante, arrogante, épuisante à force de se comporter en superman du commerce des images, du son et des grains de maïs boursouflés. Et qui, comme le dit Gérard Depardieu« passe son temps à accélérer les images, raccourcir le temps, monter le son ». Alors, évidemment, l’esprit se sent grugé et l’âme s’égare. Pour résumer, le spectateur se fait « empapaouter ».

Des chiffres, pour mieux comprendre ? Le budget moyen d’un film de fiction produit en Europe varie aujourd’hui entre 2 et 3 millions d’euros, celui d’un blockbuster américain 150 millions de dollars (ou d’euros, c’est pareil). C’est beaucoup, mais c’est le prix à payer pour que les producteurs et les distributeurs arrachent une exposition médiatique maximale, fassent leurs marges et puissent ensuite remettre le couvert pour ne laisser aucune star ou un bon scénario filer chez le concurrent.

Quelque 350 nouveaux films par an

Ces anciens saltimbanques devenus géomètres n’ignorent plus scier la branche sur laquelle ils se sont tous assis, mais disent ne pas avoir le choix. On les croit. En attendant, ce sont en France 350 nouveaux films à projeter chaque année, avec 92 millions d’entrées à la clé. Mais ces mêmes géomètres semblent oublier que ce sont les premiers spectateurs qui, par le bouche-à-oreille, décident des suivants, non la critique ou la publicité.

Mais depuis qu’ils boudent et ronchonnent, lesdits spectateurs ne font plus leur boulot, sauf pour dire qu’ils ont vu une daube. Le film quitte alors l’écran, on le remplace par un autre, et la ronde recommence. C’est le tourbillon des images et des entrées qui occupe la place, pas le cinéma. Avec, en prime, une déferlante publicitaire chargée comme une mauvaise haleine pour encourager à consommer. Au secours.

Le spectateur de cinéma s’est alors enroulé sur lui-même, chez lui devant une série, en streaming, parfois projeté at home sur un mur à l’abri des foules, devant un petit écran, voire un tout petit écran mais avec les encouragements feutrés de plates-formes aguichantes persuadées que le cinéma existe, peu importe où il se niche et de quel bois il se chauffe. D’un coup, le regard n’est plus. Ce sont des yeux rectangulaires et plastiques, chauffés à blanc par la profusion d’images, qui l’ont phagocyté.

Le cinéma, miroir aux alouettes de notre mal de vivre

Les œuvres s’y sont engouffrées, pour le meilleur comme pour le pire. Quelle méchante mouche est venue piquer en fin de siècle dernier un art si populaire au faîte de sa gloire ? Le rendre à ce point étranger à la vraie vie ? Le braquer à bout portant contre son propre public ? Peut-être l’imaginaire numérisé du cinéma est-il maintenant trop propre sur lui. C’est vrai, on dirait qu’il est devenu muet, glacé, industrialisé à l’extrême. Il respire l’arnarque.

Le septième art a du souci à se faire. Combien de films faut-il désormais aller voir pour être certain d’être transporté, secoué, envoûté ? Allez, ce qui arrive une ou deux fois par an, pas plus. Additionnez le nombre et le prix de billets achetés, ouvrez les yeux, constatez les dégâts et vous découvrirez que le compte n’y est pas.

Oui, le cinéma – hormis ces fameuses pépites qui nous tombent du ciel comme par enchantement – est ravagé par la standardisation, le formatage, le goût moyen ; il est prisonnier du non-risque, du principe de précaution, de l’argent, de la connivence ombrageuse du public et du privé ; d’une certaine idée de lui-même aussi, celle que la télévision, les applications, la critique, le jeu vidéo, les réseaux sociaux, les Césars et les Oscars véhiculent avec ostentation. Le cinéma est, qu’on le veuille ou non, devenu le miroir aux alouettes le plus improbable, le plus troublant, le plus ambivalent de notre mal de vivre. Alors circulez, il y a tout à voir.

Le miracle : les ciné-clubs et les salles d’art et d’essai

La consanguinité produite entre des images publicitaires et cinématographiques est si prégnante, si inductive que l’écran, quel qu’il soit, petit ou grand, fixe ou mobile, et surtout où qu’il soit, est devenu le tonneau des Danaïdes de notre peur de vivre. On se prépare, non sans malice et avec une certaine dose d’inconscience, à être les spectateurs consentants de la plus grande orgie d’images que l’humanité puisse offrir à des citoyens depuis Rome. Mais plutôt que de jeter les bébés avec l’eau du bain, on préfère, tristes sires que nous sommes, regarder l’écran droit dans les yeux en serrant les dents.

Désopilant. Ils sont aujourd’hui au moins quatre à se retourner dans leur tombe : Léon Gaumont, Charles Pathé, et plus encore le ministre cinéphile André Malraux et le fondateur de la Cinémathèque française Henri Langlois. Mais aucun des deux derniers n’avait encore entendu feu Jean-Luc Godard dire le plus cyniquement du monde qu’« avec le cinéma on parle de tout et surtout on arrive à tout ». Voilà, c’est fait. A la fin du siècle dernier, l’auteur d’« A bout de souffle » avait déjà dit l’essentiel : « Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu. Il est resté le moyen » (Studio Magazine, mars 1995).

Dans les décombres probables de cette industrie esthétique autosuffisante il fallait un miracle. Ce sont les ciné-clubs et les salles d’art et d’essai. Dans ces havres de convivialité aux allures amish, le cinéma s’y sent toujours bien pour une raison simple : il y respire encore et plutôt mieux qu’avant. C’est la bonne nouvelle. On peut bien sûr en ressortir déçu après avoir vu un mauvais film ou s’y être pris la tête, mais jamais pour y avoir dépensé de l’argent ou avoir perdu son temps. C’est toute la différence avec la lourde industrie du divertissement.

Jean-Michel Djian est l’auteur de « Politique culturelle, la fin d’un mythe » (Gallimard, 2010). Son dernier ouvrage publié est « Ivan Illich, l’homme qui a libéré l’avenir » (Seuil, 2020).

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