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Politique culturelle : en finir avec l’indifférence

TRIBUNE

Le délitement sournois, invisible, presque indolore de la politique culturelle en France à quelque chose de pathétique. Les grandes voix politiques se sont tues, comme s’il fallait s’épargner la remise en question de cette «exception» nationale vieille de plus de soixante-dix ans. Que ne voient-ils, ces représentants du peuple, derrière leurs silences, leurs chiffres et leurs coups de menton la montée en puissance d’un rejet tranquille de l’art et de la création ? Que, du simple élu local au président de la République, la question de la culture s’est si bien fondue dans un discours précautionneux et consensuel qu’il ne viendrait plus à l’idée de quiconque de chercher à comprendre pourquoi, dans la patrie des Lumières, nous avons jadis été les pionniers d’une politique de la culture.

En moins de vingt ans, droite et gauche confondues ont réussi le tour de force d’avoir terrassé l’une des ambitions politiques les plus audacieuses que la république s’était autorisée : donner à chacun la possibilité d’être à égalité devant ce qu’un artiste de génie, vivant ou mort, peut dire et raconter.

Mais les parcelles d’imaginaire, d’utopie et de contestation qui font le sel des lieux qui les mettent en scène sont en train de quitter l’espace public pour aller se nicher dans l’industrie, là même où la reproduction n’est plus qu’une affaire de distraction et de gros sous.

Au train où vont les choses les œuvres ne trouveront plus que des ingénieurs pour être programmées ; les artistes des chasseurs de têtes pour être loués ; et le public sera face à une masse informe de productions dont il ne saura jamais si c’est de l’art, du divertissement ou du tourisme.

Partout les collectivités publiques obsédées par la communication, obnubilées par les chiffres et les résultats, hantées par la sécurité ne cessent de distiller l’idée venimeuse que l’action artistique et culturelle est dispendieuse. Elle l’est, en effet, quand il s’agit de provoquer les sens et de tenter la perfection ; elle l’est tout autant quand les pourfendeurs de coûts sont ceux-là même qui célèbrent Versailles ou le Louvre pour leur rentabilité sans s’imaginer un instant qu’il a fallu des fous géniaux, artistes ou politiques, pour les concevoir. Et aujourd’hui en profiter.

Mais puisque l’attelage industrie-numérique a gagné la partie au plus haut niveau de l’Etat ; puisque les élus de la République ont déserté les mots pour s’indigner devant ce qui ressemble à une dictature de l’esprit, le face-à-face possible, improbable, mystérieux, confidentiel entre une œuvre et son public est en train de se dissoudre plus vite encore qu’un sucre dans un verre d’eau tiède. Des librairies ferment par centaine, des théâtres s’épuisent dans des artifices budgétaires insensés pour continuer d’exister, des musées associatifs jettent l’éponge faute de subventions. Quant aux cinémas, ils sont désormais dans leur grande majorité les vitrines d’une industrie de la production d’images, de sons et de pop-corn bien loin de l’idée d’un 7e art aventurier, convivial et critique.

L’enchantement salutaire qui permet à chacun d’accéder à la culture s’est fracassé sur le renoncement d’exister pour ce que nous sommes : des êtres pensants. Des esprits doués d’émotion, de raison, d’altérité, de dépassement, de violence aussi ; mais des hommes et des femmes pour qui consommer n’a jamais été suffisant pour déclencher l’extase. A l’exception de ceux ou celles qui n’ont jamais mis les pieds dans ces lieux culturels, personne ne peut dire son indifférence à une œuvre produite sur une scène, dans une galerie, dans une bibliothèque, dans un cinéma de quartier.

Sauf qu’il n’y a plus personne pour en parler et en défendre politiquement le bien fondé. Pire, c’est au nom de ce principe d’indifférence que des élus interviennent insidieusement dans la programmation, jugent a priori les acquisitions des livres ou de DVD dans les médiathèques, ou renoncent simplement à s’indigner quand des œuvres sont détruites ou censurées par des mouvements prêts à en découdre pour rétablir l’ordre moral.

Il y a, contrairement aux idées reçues, danger à ce que la politique se désintéresse à ce point de culture. Qu’il faille sacrifier à l’effort de solidarité nationale, pourquoi pas ; mais que les institutions culturelles en soient réduites à n’être qu’une variable d’ajustement budgétaire en dit long sur l’incurie de nos élites à penser que les artistes et le public peuvent désormais se suffire des écrans pour exister.

(1) Auteur de «Politique culturelle : la fin d’un mythe», Folio-Gallimard, 2005 et «Aux Arts Citoyens : de l’éducation artistique en particulier», Homnisphères, 2008.

Jean-Michel DJIAN Journaliste, professeur associé à Paris-VIII 

 

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