Presse

UtopieCitoyenne_LiberationUtopieCitoyenne_LeMonde


Le Nouvel Observateur

“L’utopie citoyenne” : tout ce que nous devons à la Ligue de l’enseignement

“L’histoire de la Ligue de l’enseignement”, de Jean-Michel Djian, raconte comment ce mouvement s’est emparé des idéaux de la Révolution pour les faire vivre. “L’Obs” l’a lu.

http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20160217.OBS4870/l-utopie-citoyenne-tout-ce-que-nous-devons-a-la-ligue-de-l-enseignement.html


Q’ont donc en commun les Auberges de jeunesse, les Eclaireurs de France, les coopératives scolaires et les associations loi 1901 ? Elles sont toutes les rejetons d’un mouvement d’émancipation unique en France né au sein de la société corsetée du XIXe siècle : la Ligue de l’enseignement.

Ecrit par Jean-Michel Djian, ancien rédacteur en chef du “Monde de l’éducation”, son beau livre rend justice à cette aventure, portée par des personnalités rentrées dans l’imaginaire collectif et illustrée par une collection de documents rares provenant des Archives nationales : photos, affiches, extraits de journaux… 

Jean Macé, le pionnier

Jean Macé, l’initiateur, un homme aux yeux clairs, pose pour Nadar. Sa bouche serrée, son regard clair, un peu distant, révèlent une détermination sans faille. Ce visionnaire ne se paie pas de mots. Avant 1850, il est journaliste. Il colporte de ville en ville une feuille de chou qui parle de République dans un langage simple, qu’il distribue du haut de sa voiture à cheval. Ce “Pic de la Mirandole de la fraternité”, banni par le futur Napoléon III après son coup d’Etat, s’exile pour enseigner en Alsace. Il y met ses idées en pratique.

Avec le soutien d’un chef d’entreprise à Mulhouse, par exemple, il institue une Société des bibliothèques communales, une entreprise qui fera école partout en France. Revenu à Paris, il lance un journal ” d’éducation et de récréation ” avec un ami éditeur, Elisée Reclus… Et Jules Verne, l’auteur des ” Voyagesextraordinaires “.

L’enthousiasme des lecteurs pour ce partage du savoir est tel que, s’inspirant du modèle belge, Jean Macé décide de créer le 15 novembre 1866 la Ligue française de l’enseignement, un mouvement pour défendre l’idée de l’instruction pour tous. Il y a urgence ! A cette époque, 40% des jeunes mariés sont incapables de signer leur nom dans le registre d’état civil.

Quelques mois après sa naissance, la Ligue compte déjà 5.000 membres, qui, très vite, s’organisent en “cercles” républicains dans les villes, et proposent des cours dispensés par des avocats, architectes, médecins, tous portés par le même idéal. Les francs-maçons les soutiennent.

L’école laïque, gratuite et obligatoire

En 1871, portés par cette effervescence nationale, Jean Macé et ses amis lancent une pétition dans les journaux pour une ” instruction gratuite et obligatoire “. Elle recueille 1,3 million de signatures. Et bientôt celles de 3.000 conseils municipaux !

La Ligue dérange pourtant l’ordre social, marqué par des siècles de déférence envers les puissants. L’Eglise sent son autorité sur les esprits menacée. La guerre est déclarée entre la calotte et les laïcards. Mais le mouvement est irrésistible. Avec le retour de la République après la guerre de 1870, le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry est un “ligueur”. Tout comme son directeur de l’enseignement primaire, Ferdinand Buisson, auteur du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire – un ouvrage qui continue de faire référence aujourd’hui.

En 1881-1882, tous deux font voter les lois sur l’école primaire obligatoire, gratuite et laïque ; et le 9 décembre 1905, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, préparée par le même Ferdinand Buisson.

Un demi-siècle de règne sans partage

La Ligue invente tout azimut. Elle formalise ce que sera l’association, “l’image réduite de ce doit être la grande société humaine dans laquelle le but essentiel sera de penser aux autres au lieu de penser à soi “, selon les mots de Léon Bourgeois, président de la Ligue avant de devenir président du Conseil en 1894. Le projet est validé en 1901 par le vote de la loi sur le droit d’association.

En 1925, la Ligue, qui n’a cessé de se multiplier ses propositions, règne sur tout ce qui développe la solidarité et l’émancipation des citoyens : les activités sportives au sein de l’Ufolep (Union française des œuvres laïques d’éducation physique), la culture avec les ciné-clubs, les vacances et les premières colonies… Du coup, elle change de nom, et devient la Confédération générale des oeuvres laïques, plus que jamais reconnue par l’Etat.

Jean Zay, ministre de l’éducation du Front Populaire, entré au Panthéon en 2015, est lui-même un “ligueur”. Après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle Confédération, considérée comme un ferment libertaire, a été dissoute, l’Education Populaire obtient même une Direction au Ministère de l’Education nationale. Elle est quasiment de devenue un service public.

L’utopie résiste

Cette consécration du mouvement est fragilisée par la montée du consumérisme de la deuxième moitié du XXe siècle, qui en désagrège lentement les valeurs collectives et fraternelles. Jean-Michel Djian écrit :

Le militantisme patriotique et laïque n’est plus de saison. (…) Ce sont des individus qui font bouger la France, plus tout à fait des citoyens.”

Les oeuvres de la Ligue se sont si bien émiettées qu’on n’en voit plus la cohérence.

En 1999, la dernière grande création de la Ligue est le Salon européen de l’éducation, devenu depuis la vitrine annuelle du monde éducatif. Pourtant, malgré le délitement économique de ces dernières années qui le prive de subsides publiques, le mouvement tient son cap. L'”hydre confédérale”, qui compte 25.000 associations affiliées, continue de défendre le “vivre ensemble” et la laïcité, dans une société de plus en plus fracturée autour d’intérêts particularistes. 

Caroline Brizard

Comments are closed