Point de vue. Ouvrons-nous au monde

logo-of-274x120Jean-Michel DJIAN, journaliste et écrivain.

Selon le Haut-Commissaire aux réfugiés, « 65 millions d’individus dans le monde sont aujourd’hui déracinés » (1). Ce nombre correspond exactement à la totalité de la population française. Demandeurs d’asile, réfugiés, migrants… peu importe leurs dénominations puisqu’ils ont en commun le triste sort d’être, par défaut, des apatrides.

Mais ce que l’on croit inédit dans l’histoire des exodes ne l’est pas. Depuis toujours, des hommes et des femmes migrent pour un jour s’enraciner là où l’hospitalité s’offre à eux. Rien, pas même la force coercitive des États-nations, n’a réussi à les endiguer. Dans les années 1850, plus de 3 millions d’Irlandais fuyaient la famine pour émigrer aux États-Unis. Entre 1881 et 1885, ce sont unmillion d’Allemands qui ont faitde même pour échapper au socialisme d’État imposé par Bismarck. Nombreux sont les cas d’Euro-péens qui ont trouvé refuge de l’autre côté de l’Atlantique, pour survivre d’abord, et vivre ensuite.

C’est aujourd’hui au tour de l’Europe de « faire le job ». D’accueillir des êtres humains chassés de leurs terres africaines ou moyen-orientales pour échapper à la terreur, à la misère et à la corruption. Facile à dire, pas facile à faire, convenons-en. Les amalgames sont si faciles et l’actualité terroriste si décourageante. Maisavons-nous d’autres choix ? Si nous fermons nos frontières, ce qui est la tentation la plus partagée, nous sommes assurés d’étouffer.

Belle occasion pour l’Europe

Économiquement, notre besoin en main-d’oeuvre, qualifiée ou non, est impératif pour assurer la croissance, surtout en Allemagne où la démographie est faible. Culturellement, l’histoire de l’Europe, et en particulier celle de la France, démontre que c’est la diversité, le métissage, le croisement qui permettent à nos pays leur créativité artistique et technologique. C’est une réalité, pas une vue de l’esprit.

Moralement enfin, nos références majoritairement chrétiennes ou humanistes nous inculquent très jeune l’esprit de fraternité universelle. Comme l’islam ou le judaïsme d’ailleurs. Pouvons-nous sans cesse nier ce qu’elles nous enseignent ? Se contenter, sans rien dire ni faire, de compter par millier ces morts qui sombrent en Méditerranée ? Un tel fait constituerait presque un délit de non-assistance à personnes en danger s’il n’y avait des États pour nous en protéger.

Qu’il faille une politique d’accueil coordonnée des Vingt-sept, de la pédagogie, de l’intransigeance policière pour assurer notre sécurité, tout le monde est d’accord. Sauf qu’en face de la montée en puissance perfide de préjugés racistes et xénophobes, ces réfugiés ne seront rien d’autres que d’éternels étrangers.

On est alors sidéré par l’incapacité de nos dirigeants européens à s’affranchir de l’angoisse du présent pour fabriquer l’Histoire ; à saisir la situation dramatique que traverse aujourd’hui le Vieux Continent pour en finir avec la peur, le repli, l’égoïs-me invraisemblable des États. Entre les conséquences incalculables du Brexit, les attaques terroristes et la montée des populismes là où la démocratie est en danger, l’Europe a une belle occasion de se refaire une virginité aux yeux des populations assommées par son impuissance. Il faudrait pour ce faire, là, maintenant, « retourner la table » et en finir avec le triomphe funeste d’un immobilisme suicidaire.

(1) Catherine Wihtol de Wen-den, Atlas des migrations, Autrement 2016.

 

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